Premières lignes #9

Bonjour tout le monde ! Avez-vous passé un bon début de semaine ?

On se retrouve, comme chaque jeudi, pour le rendez-vous Premières lignes ! Ce concept a été créé par Ma Lecturothèque et consiste à, chaque semaine, écrire les premières lignes du livre que nous sommes en train de lire pour les partager sur son blog.

Aujourd’hui, je voudrais vous écrire les premiers mots du livre Vivre ensemble d’Emilie Frèche.

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La première fois qu’ils se sont vus tous les quatre, le fils de Pierre n’a pas supporté un mot du fils de Déborah, ou peut-être était-ce juste un rire, une mimique, et pris d’une rage folle, il s’est mis à hurler qu’il les détestait, que de toute façon elle ne serait jamais à son goût et Léo non plus, qu’elle ne serait jamais sa mère et Léo jamais son frère, puis il a attrapé le couteau de boucher aimanté à la crédence derrière lui et, le brandissant à leur visage, il a menacé de les tuer – cela faisait une heure à peine qu’il les connaissait.

Rien, dans les secondes qui précédaient, n’aurait pourtant pu annoncer une telle violence. Déborah se souvient même qu’une minute plus tôt Salomon riait à gorge déployée, et cette fureur soudaine lui avait paru si improbable chez un enfant de dix ans qu’elle et Léo en étaient restés paralysés. Ils n’avaient pas dit un mot, pas fait un geste. L’effort que cette scène leur réclamait pour y croire était abyssal et ils s’étaient consacrés entièrement à cela, à croire et craindre cette lame luisante qu’ils avaient sous le nez car elle aurait pu à tout instant leur perforer l’estomac, tels étaient les faits, il n’en existait pas d’autres, seulement, dans un monde normal, personne n’est préparé à mourir dans sa cuisine poignardé par l’enfant de son compagnon, si bien que ce jour-là Déborah n’a pas pris la mesure du cauchemar auquel elle et son fils ont échappé. Pierre ne lui en a peut-être pas laissé le temps non plus. Immédiatement, il a saisi le poignet de son fils pour le neutraliser et l’enfant a lâché prise. On aurait dit que c’était un geste qu’il avait l’habitude de faire, un acte routinier, et Déborah a pensé qu’il fallait cette dextérité-là pour tuer une guêpe avant qu’elle ne vous pique, sa peau contre la vôtre. Oui, une guêpe, un vulgaire petit insecte quasi inoffensif, voilà à quoi elle a comparé Salomon alors qu’il aurait pu mettre fin à leurs jours. Par la suite, elle s’est souvent demandé à quel moment elle avait pris conscience de cette réalité. Était-ce quelques mois plus tard, en vacances chez ses parents, lorsque l’enfant a eu un nouvel excès de colère au bord de la piscine et que, de toutes ses forces, il leur a balancé un vieux club de golf à la figure, manquant tous les éborgner ? Ou alors chez ce psy que Léo lui avait demandé d’aller voir, peu après sa rencontre avec Pierre, et qui lui avait dit, à la fin d’une séance : « Votre fils vous demande de le protéger » ? (Elle n’avait pas aimé ce mot. Elle ne l’avait pas compris.) À moins que ce fût, au contraire, durant cette période curieuse d’accalmie où, pour faire plaisir à son père, Salomon répétait, chaque fois qu’il la croisait dans l’appartement, de cette petite voix monocorde et très agaçante : « Bonjour-Déborah-comment-ça-va-aujourd’hui-tu-vas-bien ? » Elle ne sait plus. Tout se mélange dans sa tête, faute à l’angoisse, mais ce dont elle reste absolument certaine, c’est que la peur de ce que cet enfant était capable de faire ne lui est venue qu’après qu’ils eurent emménagé tous ensemble, Léo, Pierre, Salomon et elle.

Emilie Frèche, Vivre ensemble

Connaissez-vous ce livre ? Que lisez-vous en ce moment ?

Très belle fin de semaine,

Léa

Une réflexion sur “Premières lignes #9”

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